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Grande Ortie: les papillons d'abord! (vanesses)
Date 17/01/2017
Ico Vagabondes des chemins & terrains vagues
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Urtica dioica, Grande Ortie, Poitiers gare

Grande Ortie: une compagne généreuse, fidèle et piquante!


Urtica dioica (Grande Ortie ou Ortige en poitevin-saintongeais) fait office de chef de clan chez les Urticaceae. Voilà probablement la Sauvage la plus emblématique des milieux habités par l'homme, une rudérale que tout le monde connaît intimement depuis l'enfance (ouch! Urtica est issu du latin urere, «brûler»). Nul besoin de revenir sur ses qualités gustatives, tant les meilleurs cuisiniers s'y sont déjà frottés, pour notre plus grand plaisir. Pour ma part, c'est encore en soupe, avec quelques pommes de terre, que je la préfère (vos recettes personnelles sont bien sûr les bienvenues, en commentaires de cet article).


L'usage médical populaire d'Urtica dioica reste un peu moins connu, mais il n'étonnera personne: la première médication de l'homme reste son alimentation, et une Sauvage riche en protéines et en fer comme l'Ortie a forcément retenu les attentions. Urtica dioica fut consommée pour ses vertus fortifiantes, régulatrices pour le transit, dépuratives, ou même aphrodisiaques (voir liens en bas d'article). Mais la Sauvage a aussi été utilisée à des fins bien plus exotiques, telle la flagellation des atouts masculins pour traiter l'impuissance (50 nuances de verts)!


Colonie de Grande Ortie, Poitiers bords de Boivre

Colonie de Grande Ortie, Poitiers bords de Boivre


Les fibres d'Urtica dioica ont été utilisées par l'homme dans la confection de cordages ou de vêtements (sacs, pulls ou même chaussettes). Une utilisation ancestrale, puisque la momie Ötzi retrouvée dans les glaces des Alpes italiennes en 1991 (surnommée «Hibernatus» en France) était équipée d'un fourreau à couteau en fibres d'orties (Hibernatus vivait probablement entre 3350 et 3100 avant Jésus Christ).

- L'hiberné a été identifié.

- Et bien tant mieux. Mais je ne vois pas en quoi cela peut me concerner...

- Vous connaissez la famille de l'hiberné... C'est une famille qui vous touche de près. De très près.

- De très près? Vous m'intriguez...

(Hibernatus, Edouard Molinar)

Enfin, le purin d'ortie (macération de feuilles dans de l'eau) est sans doute la plus célèbre des potions magiques des jardiniers, utilisée tantôt comme herbicide, tantôt comme répulsif à insectes ou comme engrais azoté (tout est une question de dosage). Bref, Urtica dioica est pour l'homme une Sauvage à tout faire, un couteau suisse végétal!


Urtica dioica, Grande Ortie, Poitiers bords de Boivre

Jeune pousse deviendra grande (Grande Ortie, jusqu'à 2m de hauteur à maturité), Poitiers bords de Boivre


Pourtant, Urtica dioica est souvent regardée comme une «mauvaise herbe»; une considération récente, car la Sauvage a été cultivée comme un légume jusqu'à la moitié du 20ème siècle. La faute à ses piquants ou à sa vigueur dans les milieux colonisés par l'homme? Urtica dioica est une vivace qui prend ses aises sur les sols déséquilibrés par l'activité humaine, riches en éléments organiques, en fer (du fumier et un vieux tas de ferraille sont un coin de paradis pour elle) ou saturés en nitrates (issus des pollutions et des amendements agricoles).


Capable de se propager rapidement via ses souches traçantes, Urtica dioica se ressème abondamment via ses fleurs mâles et femelles disposées sur des pieds différents (elle est dioïque) que le vent pollinise. C'est d'ailleurs le meilleur moyen de distinguer la Grande Ortie de l'Ortie brûlante (Urtica urens), une fausse jumelle plus petite (entre 20 et 60 cm seulement), annuelle, qui présente côte à côte sur un même pied fleurs mâles et fleurs femelles.


Urtica dioica, Grande Ortie, Poitiers bords de Clain

Savez-vous reconnaître Monsieur et Madame Grande Ortie? À gauche, les fleurs femelles, avec leur stigmate en «pinceau» et leur port retombant. À droite, les fleurs mâles avec leur port dressé à maturité.


Soyons honnêtes, il convient parfois de freiner les ardeurs de la Grande Ortie dans les zones anthropisées, ne serait-ce que pour encourager d'autres espèces de Sauvages moins compétitives. N'empêche qu'au jardin, la faute à la soupe et au purin, ses colonies sont toujours trop maigres pour celui qui sait l'apprécier à sa juste valeur! Et malgré sa nature débordante, elle possède un atout de taille pour la biodiversité...


Urtica dioica, Grande Ortie, Saint Aignan (41)

Caché à l'abri des hommes et des animaux, sur ou sous les feuilles de la Grande Ortie!


Urtica dioica est un véritable hôtel, ou une véritable pouponnière, pour un nombre ahurissant d’espèces. Ses colonies forment des «villes à insectes», abritant papillons, chenilles, coléoptères, mouches ou autres punaises (ainsi que tous leurs prédateurs)... A cause de son pouvoir urticant, Urtica dioica n'intéresse guère les ruminants, et constitue un refuge sûr. Sa richesse en azote offre les ressources qui permettent à ses convives de trouver les protéines nécessaires à leur croissance.


Si la présence trop banale de la Sauvage le long des routes ne vous réjouit plus, approchez vous d'un peu plus près pour (re)découvrir l'univers surprenant qui se cache sous ses feuilles. Difficile d'être exhaustif sur ce thème, mais profitions de l'occasion pour quitter le domaine de la botanique et laisser Olivier Pouvreau, notre lépidoptériste maison (c'est à lui que nous devons les encarts «Le petit monde de...» sur Sauvages du Poitou), guider la promenade en nous présentant quelques spécimens emblématiques qui rampent et volent autour de ce vert continent; l'occasion de rappeler que chaque Sauvage est une planète autour de laquelle gravite une myriade d'habitants!


Urtica dioica, printemps et été! Sauvages du Poitou


En France, les massifs d'Orties bien exposés au soleil peuvent servir de lieux de ponte à cinq espèces de papillons de jour, appartenant à un groupe appelé vanesses (Vanessa).


Avec sa tenue flamboyante, le Paon du jour (Aglais io) est sans doute le spécimen le plus remarquable de ce clan: ses ocelles rappellent les plumes du paon (d'où son nom) et peuvent dissuader les prédateurs de s'approcher. En effet, en ouvrant et en fermant rapidement ses ailes, le Paon du jour laisse paraître ses jolies taches comme quatre yeux menaçants! Cette espèce est commune, profitant d'une bonne adaptation tant à la campagne qu'à la ville, où elle butine les fleurs ornementales des jardins.


Aglais io, Paon du jour, Puy-de-Dôme (crédit photo: Olivier Pouvreau)

Paon du jour butinant, tous ocelles dehors!


Le nom vernaculaire du Vulcain (Vanessa atalanta) résulte du dieu romain du feu, de la forge et des volcans: une allusion aux bandes flamboyantes de ses ailes rappelant le fer porté à incandescence par le forgeron. Il est la vanesse la plus commune en Poitou, facilement observable toute l'année, y compris lors des journées d'hiver les plus ensoleillées (lorsque la température atteint 15 degrés, ce qui arrive de plus en plus régulièrement, réchauffement climatique oblige).


Vanessa atalanta, Vulcain, Vienne (crédit photo: Olivier Pouvreau)

Vulcain mâle surveillant son territoire... Gare aux autres mâles qui le franchiraient!


Le nom de cette curieuse espèce qu'est le Robert-le-Diable (Polygonia c-album) vient d'un personnage légendaire du Moyen âge, en raison de sa couleur feu et de la découpe de ses ailes. L'homochromie de son revers lui permet de ressembler à une feuille morte une fois posé, les ailes repliées. Ce camouflage a néanmoins ses limites: un «C» blanc visible aux ailes postérieures (qui lui a valu son nom latin et son autre nom vernaculaire, le Gamma, troisième lettre de l'alphabet grec) peut le trahir à qui sait observer... Robert le Diable n'est pas très exigeant quant à ses lieux de vol, ce qui le rend assez commun. Il peut aussi se révéler sans-gêne, n'hésitant pas à se servir du promeneur comme d'un reposoir!


Polygonia c-album, Robert-le-Diable, Vienne (crédits photos: Olivier Pouvreau)

De gauche à droite: Robert-le-diable en insolation au printemps, Robert-le-diable déguisé en feuille morte et Robert-le-diable apprivoisé!


La Carte géographique (Araschnia levana) est la plus petite des vanesses, jamais abondante mais néanmoins assez commune dans les stations humides où pousse l'Ortie (dans les mégaphorbiaies par exemple). Au 19ème siècle, son aire de répartition se limitait au quart nord-est de la France puis elle s'est accrue jusqu'à occuper presque tout le territoire au cours du 20ème siècle, ce qui constitue l'extension la plus spectaculaire (de surcroît inexpliquée) des espèces françaises de rhopalocères (terme scientifique désignant la majeure partie des papillons diurnes). La grande particularité de la Carte géographique est de présenter deux formes saisonnières très différentes dans l'année (l'espèce est dite «bivoltine», c'est-à-dire qu'elle produit deux générations par an): une forme orangée au printemps (forme dite levana) et une forme noire avec une bande blanche en été (forme dite prorsa). Linné lui même — Saint-Père des naturalistes — fut trompé par ce dimorphisme: il décrivait ces deux aspects comme relevant de deux espèces différentes... Amorçant un grand débat parmi les premiers lépidoptéristes!


Araschnia levana sur Urtica dioica, Vienne (crédits photos: Olivier Pouvreau et Sauvages du Poitou)

Robe de printemps (à gauche) et robe d'été (à droite) de la Carte géographique.


Quant au nom Carte géographique, il n'est pas issu du talent de l'espèce à la conquête territoriale; il est dû à l'entomologiste Engramelle qui décrivit en 1779 le dessin du revers des ailes du papillon comme «des chemins et des rivières sur un plan».


Araschnia levana, Carte géographique, Vienne (crédit photo: Olivier Pouvreau)

Le revers façon «carte IGN» de la robe de la Carte géographique!


Autrefois répandue, la Petite tortue (Aglais urticae) s'est considérablement raréfiée en plaine (et donc dans le Poitou) depuis la grande sécheresse de 1976, mais d'autres causes sont avancées: réchauffement climatique, parasitoïdes... (Voir l'article de l'entomologiste Vincent Albouy sur ce sujet)

- Il y a longtemps qu’il est parti, Shérif?

- J’en sais rien... (...)

- Oh! Shérif! On l’a manqué de peu! Il faut qu’on signale ça à la radio!

- D’accord! Mais qu’est-ce qu’on signale?

(No Country for Old Men, Joel et Ethan Coen)

Aglais urticae, Petite Tortue, Lot (crédit photo: Olivier Pouvreau)

Regardez-moi bien dans le blanc des yeux: comme je me fais rare dans les plaines de l'Ouest, si vous me trouvez, signalez-moi auprès de Sauvages du Poitou! (Petite Tortue)


En France, Urtica dioica est une plante-hôte larvaire de choix pour les cinq papillons précités. Elle est exclusive chez le Paon du jour, la Carte géographique et quasi-exclusive chez la Petite tortue (qui tire directement son nom latin, Aglais urticae, de celui de l'Ortie). De son côté, le Vulcain peut localement déposer ses œufs sur les Pariétaires (Parieteria sp, une autre Urticaceae). Le Robert-le-diable  quant à lui semble placer l'Ortie à son menu au même rang que le Houblon (Humulus lupulus) et diverses espèces d'Ormes (Ulmus sp).


Les femelles de vanesses ont l'habitude de pondre en petits tas de dizaines à plusieurs centaines d’œufs sur le revers des feuilles de leur plante préférée. Ces œufs possèdent tous des côtes marquées, autre caractéristique du groupe. Les pontes les plus étonnantes (et uniques chez les rhopalocères de France) sont probablement celles de la Carte géographique: elles ressemblent à des guirlandes de 6 à 20 œufs suspendus dans le vide (voir cette vidéo du naturaliste André Lequet)... Dame Nature étant toujours prévoyante, l’œuf situé au bout du chapelet éclot heureusement le premier!


Inachis io sur Urtica dioica, Saint Aignan (41)

Nid de soie et crottes des chenilles du Paon du jour


Les chenilles de Paon du jour, de la Petite tortue et de la Carte géographique vivent en colonies au sein de toiles de soie jusqu'à leur dernier stade de développement (4 ou 5 stades selon les espèces) durant lequel elles s'éparpillent pour se nymphoser. Celles du Robert le diable et du Vulcain sont solitaires. Toutes les chenilles de vanesses portent des épines (scolies) caractéristiques. Les nids les plus faciles à repérer sont probablement ceux du Paon du jour (c'est en tout cas ceux que l'équipe de Sauvages du Poitou ont le plus croisés), reconnaissables à la défoliation des Orties, aux résidus de toiles, aux mues des chenilles et à leurs nombreuses crottes.


Le vol des vanesses est typique, même de loin: rectiligne, puissant, nerveux, avec des séquences planées, les ailes bien à l'horizontale. La poursuite de deux mâles de Vulcains est spectaculaire (lorsqu'un mâle atteint le territoire d'un autre), mêlant planés, accélérations, brusques crochets, envolées «en chandelle»... On est loin du vol papillonnant, palpitant et quelque peu confus de bon nombre d'espèces de papillons.


Papillonner comme un papillon, vanesser comme une vanesse!


Les motifs des vanesses sont si remarquables qu'ils permettent facilement de les identifier. Le Paon du jour et le Vulcain sont reconnaissables au premier coup d’œil. Toutefois, l'identification peut se compliquer lorsque les vanesses sont observées les ailes fermées, leur dessous leur conférant un aspect cryptique de feuille morte; un camouflage bien utile car, mis à par la Carte géographique (et la majorité des papillons, qui passent l'hiver à l'état de chenille ou de chrysalide), les vanesses françaises hibernent durant 4 à 9 mois à l'état adulte, les ailes fermées pour passer inaperçues auprès des prédateurs (rongeurs, oiseaux…). Les imagos (papillons adultes) qui hibernent reprennent leur activité au début du printemps, dès février-mars dans nos régions.


Aglais io, Paon du jour, Vienne (crédit photo: Olivier Pouvreau)

Paon du jour en hibernation dans la cave d'Olivier. En frottant ses ailes antérieures sur les postérieures, le papillon produit un son grinçant et des ultrasons qui peuvent mettre en déroute les rongeurs, ses prédateurs!


Aussi, au retour de la belle saison (et même durant les journées douces d'hiver), près des piquantes colonies de la Grande Ortie (mais pas seulement bien sûr), si devant vous passent quatre splendides ailes à toute vitesse: vanesse!


Pour aller plus loin :

- Urtica dioica sur Tela-botanica

- Des idées recettes d'Ortie originales sur le blog Sauvagement bon

- Utilisation de l'Ortie à travers l'histoire sur le blog Books of Dante

- Détails sur l'utilisation de l'Ortie à des fins thérapeutiques sur le site Phytomania


Lectures recommandées:

- Les secrets de l'Ortie de Bernard Bertrand aux éditions de Terran, la bible de l'Ortie!

- Fleurs et insectes de Margot et Roland Spohn, éditions Delachaux et Niestlé


Urtica dioica par Pierre Bulliard (Flora Parisiensis, 1776)


Grande Ortie griffée d’après nature dans Flora Parisiensis de Pierre Bulliard (1776), une gravure dénichée parmi les ouvrages naturalistes conservés par le fonds ancien de la bibliothèque universitaires de Poitiers... Autant de trésors à retrouver dans les pages de Sauvages du Poitou à partir de février 2017, affaire à suivre!

>Voir le billet et ses commentaires...
 

Lunaire annuelle: décrochez la Lune!
Date 10/12/2016
Ico Vagabondes des chemins & terrains vagues
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Fleurs en croix de la Lunaire annuelle, le blason Brasicaceae!


Lunaria annua (Lunaire annuelle ou Clefs-de-montre en poitevin saintongeais) appartient à la grande famille Brassicaceae (ex Crucifères, pour leurs fleurs en croix), aux côtés des célèbres choux, colzas, radis, navets, roquettes ou moutardes... La Sauvage doit son nom à ses fruits caractéristiques, des siliques circulaires (un botaniste dirait «orbiculaires»), ronds comme la lune. Lorsque les siliques s'ouvrent en automne, subsiste la cloison centrale seule, quasi translucide. Outre manche, on nomme la Sauvage Honesty («honnêteté»), pour ses sachets de graines transparents qui ne mentent pas quant à leur contenu!


Quand le sage montre la lune... Sauvages du Poitou!


Lunaria annua, Lunaire annuelle, Poitiers gare

Siliques de la Lunaire annuelle, Poitiers quartier gare

Tous les trésors ne sont pas d'argent et d'or...

(Pirates des Caraibes - la malédiction du Black Pearl, Gore Verbinski)

Mais peut-être vous a-t-on présenté la Sauvage sous un autre nom: si elle est la Lunaire annuelle pour les poètes et les loups garous, elle est plus connue auprès des banquiers et des curés comme étant la Monnaie-du-Pape! Peut-être pour plaisanter sur le côté factice de ce trésor, à l'image des pièces frappées par l’État pontifical qui avaient peu de valeur en dehors de leur juridiction... D'autres auraient dit Chinese coins («pièce de monnaie chinoise», c'est à dire pas grand chose), un des noms de la Sauvage aux États-Unis. L'expression des richesses de Dame Nature étant généralement regardée d'un œil suspicieux — quand bien même celles ci prennent l'apparence d'argent sonnant et trébuchant — Lunaria annua est également surnommée Médaille de Judas: une référence aux pièces d'argent que Judas reçu pour trahir Jésus. Mauvaise herbe, mauvaise monnaie?


Lunaria annua, Lunaire annuelle, Poitiers bords de Boivre

Lunaire annuelle, Poitiers bords de Boivre


Mais revenons à notre latin: Lunaria annua, comme son nom ne l'indique pas, est une bisanuelle (c'est pourquoi certains préfèrent la nommer Lunaria biennis). Elle produit de larges feuilles la première année (un peu à l'image de l'Alliaire officinale, une autre brassicacée), puis dresse ses tiges fleuries (jusqu'à 1 mètre de hauteur) au printemps la deuxième année.


Lunaria annua, Lunaire annuelle, Poitiers bords de Boivre

Feuilles de la Lunaire annuelle la première année: longuement pétiolées, ovales, cordiformes, inégalement et grossièrement dentées.


Lunaria annua apprécie les sols riches et bien drainés. Si la Sauvage est originaire du bassin méditerranéen, elle s'est naturalisé de partout sur la planète en climat tempéré (son expansion doit beaucoup à son importation dans les jardins d'ornement). Notons toutefois que Lunaria annua n'est pas une espèce problématique ou envahissante, malgré ses semis spontanés efficaces qui assurent la pérennité de ses colonies d'une année à l'autre.


Il existe une autre Lunaire vivace, Lunaria rediviva aux feuilles finement dentées, toujours pétiolées (les feuilles supérieures de Lunaria annua sont sessiles), aux fleurs odorantes et aux fruits plus lancéolés que circulaires. Mais la répartition de Lunaria rediviva reste très limitée: on peut la dénicher, avec beaucoup de chance, à l'ombre des forêts pyrénéennes, alpines, du Massif central ou de l'extrême est de la France (elle est placée sous un statut de protection dans bon nombre de régions françaises, et n'a jamais été recensée à l'état sauvage en Poitou).


Lunaria annua, Lunaire annuelle, Poitiers bords de Boivre

Fleurs pourpres et inodores de la Lunaire annuelle: 4 grands pétales en croix et 4 sépales dressés.

Moi je veux des clairs de lune, des fleurs, des douceurs et des mecs qui me serrent dans leurs bras!

(Grey’s Anatomy, Shonda Rhimes)

Lunaria annua intéresse les papillons, et plus particulièrement certains Piéridés qui ont pour habitude d'abandonner leur progéniture aux bons soins des Brassicacées. Ainsi, il n'est pas rare de voir l'Aurore (Anthocharis cardamines) marcher sur la Lune; un papillon de jour dont on a déjà conté quelques amours, us et coutumes dans les articles consacrés à la Cardamine des prés (Cardamine pratensis) et à l'Alliaire officinale (Alliaria petiolata).


Lunaria annua est comestible, bien que très amère. Riche en vitamine C, elle fut à l'occasion considérée comme une médicinale intéressante. Mais la Sauvage doit surtout sa réputation à sa beauté plastique: ses cultivars monstrueux (dans le sens botanique, je n'ai rien contre eux) aux fleurs blanches ou aux feuilles veinées de blanc sont aujourd'hui «monnaie courante» dans les parcs et les jardins. Ses fruits circulaires, lorsqu'ils ne sont pas picorés par les oiseaux, sont récoltés pour dresser de jolis bouquet secs, évoquant une guirlande de lunes aux uns ou une bourse bien remplie aux autres!


Quand le sage montre la lune... Sauvages du Poitou!


Pour aller plus loin:

- Lunaria annua sur Tela-botanica


Lunaria annua, Lunaire annuelle, Poitiers gare

Guirlandes de fruits de la Lunaire annuelle, Poitiers quartier gare

>Voir le billet et ses commentaires...
 

Rue odorante, la mauvaise graine
Date 16/11/2016
Ico Vagabondes des chemins & terrains vagues
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Ruta graveolens, Rue odorante, Poitiers chemin de la Cagouillère


Ruta graveolens (Rue odorante ou Rue fétide) appartient à un clan peu représenté sur le sol français (6 espèces sauvages), les Rutaceae. Une famille pourtant loin d'être anecdotique pour l'homme: du côté des tropiques, les rutacées comptent dans leurs rangs les célèbres citronniers (Citrus limon), orangers (Citrus sinensis) ou mandariniers (Citrus nobilis)...

Je viens du sud, et par tous les chemins, j'y reviens...

(Michel Sardou)

Ruta graveolens est une vivace qui affectionne les sols secs, pauvres et calcaires, comme les garrigues du midi de la France. Un mur bien exposé peut suffire à ses tiges ligneuses. La Sauvage dresse ses corymbes de fleurs entre mai et juillet, offrant à l'observateur patient un spectacle étonnant: lentement, les étamines se redressent les unes après les autres pour féconder le pistil au centre de la fleur. En atteignant le centre, chaque étamine heurte l'étamine qui la précède dans ce manège amoureux, lui commandant de revenir à sa place... En somme, c'est un peu comme si les étamines battaient un tambour!


Ruta graveolens, Rue odorante, Poitiers chemin de la Cagouillère

Roulements de tambour sur les fleurs de la Rue odorante: 5 pétales et 5 sépales pour la fleur située au centre de l'inflorescence, 4 pétales et 4 sépales pour les autres!


Ruta graveolens, moitié Sauvage, moitié tambour!

Le feuillage persistant et charnu de Ruta graveolens dégage une odeur forte et caractéristique, désagréable pour le commun des mortels. Gorgées d'une huile essentielle toxique (les glandes translucides peuvent s'observer par transparence), les feuilles peuvent causer des brûlures par simple contact si la peau est ensuite exposée au soleil. Dans le sud de la France à la belle saison, il arrive que les grimpeurs aux membre dénudés en fassent les frais à flanc de falaise!

La Sauvage n'est pourtant pas dénuée de qualités aromatiques; utilisée avec sagesse et parcimonie (gare, elle est toxique), elle sert parfois à assaisonner les sauces, les viandes, les boissons, ou rentre dans la composition de parfums.

Ruta graveolens, Rue odorante, Poitiers chemin de la Cagouillère

Feuilles glauques et pennatiséquées de la Rue odorante ... Qui s'y frotte s'y brûle!


Mais Ruta graveolens est surtout une médicinale célèbre, utilisée à des fins variées et contradictoires à travers l'histoire: antidote aux poisons, aux piqures d'araignées, de serpents, de scorpions, mais aussi contre les morsures de chiens enragés, remède désespéré contre la peste ou l'hypocondrie, aphrodisiaque, à moins que ce ne soit l'inverse (je vous invite à parcourir l'article truculent du site Books of Dante: Rue, herbe de grâce)...


Sa réputation la plus solide repose cependant sur ses qualités abortives. A tel point qu'on déconseillait jadis au femmes enceintes de frôler la plante, au risque de perdre leur enfant! La légende était délibérément exagérée: c'est une intoxication par ingestion qui peut mettre un terme à une grossesse, de par les violentes contractions abdominales qu'elle cause... Malheureusement, cette «Interruption Végétale de Grossesse» risque également de coûter la vie à celle qui tente la potion. C'est ainsi que Julia Titi, la fille de l'empereur romain Titus, passa de vie à trépas.

On a la coupable. Je ne vous l'ai pas présentée.
(RRRrrrr !!!, Alain Chabat)

C'est peut-être à cette faculté de provoquer un retour brutal des règles chez la femme que Ruta graveolens doit son nom, ruta dérivant de reô, «couler» en grec. Devenue la «Rue», parfois même l'«Herbe de la rue» (c'est donc elle), il n'en fallait pas moins à la Sauvage pour se tailler une réputation d'avorteuse et de mauvaise graine. Lors de l'installation de l'espace botanique au cœur du jardin des plantes à Paris, elle est mise sous cage pour éviter que les prostituées ne viennent la voler! Longtemps, la Sauvage est prescrite sous le manteau (ou plutôt sous la soutane) à des femmes désespérées...


Ruta graveolens, Rue odorante, Poitiers chemin de la Cagouillère

La Rue odorante ou Herbe de la rue, Herbe de grâce, Rue des chèvres, Rue domestique ou Rue des jardiniers...


Bref, Ruta graveolens est un peu diablesse... Même s'il parait que la Sauvage a également le pouvoir de repousser les sorcières! En 1921, la France tente de mettre un terme à son usage délétère en instaurant une loi qui interdit sa culture dans les jardins. La répression fut sans doute efficace, car de nos jours, la Rue fétide est très loin de courir les rues (manquer ce jeu de mot eût été blasphématoire!).


Dans son inventaire (Les plantes sauvages et leurs milieux en Poitou Charentes), le botaniste Yves Baron ne déniche que quelques rares pieds sauvages dans le Poitou: à Bonnes (86), Mondion (86) et Poitiers. Ruta graveolens est aujourd'hui une espèce déterminante pour les départements de la Charente, de la Charente-maritime, de la Vienne et des Deux-Sèvres (ce titre désigne les espèces particulièrement précieuses du point de vue de la biodiversité, et dont il convient de prendre grand soin). En France, Ruta graveolens est une espèce protégée en Aquitaine et en Basse-Normandie.


Ruta graveolens, Rue odorante, Poitiers chemin de la Cagouillère

Les capsules (fruits) de la Rue odorante, Poitiers


Qui sait, c'est peut-être par la porte des des jardins particuliers que la Rue fétide fera un jour son retour sur l'ensemble du territoire. Maintenant que la Loi Veil protège les femmes des pratiques clandestines, la Sauvage peut enfin laisser derrière elle ses vieilles casseroles. Il y a peu, je croisais dans une jardinerie une colonie de Ruta graveolens en godets. Au dessus, un panneau flanqué du slogan «Herbe repousse chat» aguichait les jardiniers agacés par les félins qui grattent leurs semis de printemps; car il parait que les chats (qui sont un peu sorciers, mais aussi les rats, les vipères, les puces, les pucerons, que sais-je encore...) détestent l'odeur de la Sauvage. A chaque époque, ses peurs: si l'on plantait jadis Ruta graveolens pour se prémunir des magiciennes et du mauvais œil, on la plante aujourd'hui pour repousser les bestioles en tout genre, effrayantes ambassadrices de la non moins effrayante biodiversité!


Pour aller plus loin:

- Ruta graveolens sur Tela botanica

- Ruta graveolen à travers l'histoire sur le site Books of Dante


Ruta graveolens, Rue odorante, Poitiers chemin de la Cagouillère

Rue odorante: une Sauvage dont il convient de prendre grand soin dans le Poitou! (ici à Poitiers)

>Voir le billet et ses commentaires...
 

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