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Garance voyageuse: la vie en rouge
Date 15/08/2019
Ico Haies & forêts
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Rubia peregrina, Garance voyageuse, Poitiers bords de Boivre

Garance voyageuse rougissante en hiver


Rubia peregrina (Garance voyageuse) appartient au clan Rubiaceae, de même que les célèbres Gaillets (Galium spp). Les membres de cette famille présentent le plus souvent des tiges carrées, ainsi que des feuilles verticillées, c'est à dire disposées en couronne ou en étoile autour de la tige. Leurs fleurs sont généralement discrètes, à quatre ou cinq pétales. Celles de la Garance voyageuse pointent en été (entre juin et aout) cinq pétales jaunes pâles terminés en pointe. Elles sont réunies en cymes généreuses à l’aisselle des feuilles et à l’extrémité des rameaux, compensant leur discrétion par le feu d'artifice de leur assemblée.


Rubia peregrina, Garance voyageuse, Poitiers bords de Boivre

Fleurs de la Garance voyageuse en été: "Oh la belle verte!"

Peignons ces roses en rouge, du plus éclatant des rouges, il faut les peindre coûte que coûte sans en perdre une goutte!

(Alice au pays des merveilles, Walt Disney)

La Garance voyageuse est une vivace forestière qui aime la lumière et les sols secs. On la croise le long des lisières des forêts sèches, ou dans les bois clairs. Ses feuilles coriaces, brillantes et persistantes rougissent à l'approche de l'hiver. Le genre Rubia emprunte d'ailleurs son nom au latin ruber, rouge: les Garances sont des célèbres plantes tinctoriales. La Garance des teinturiers (Rubia tinctorum) a été largement cultivée, depuis la Grèce antique, son rhizome permettant d'obtenir une teinture rouge pur. La Garance voyageuse a parfois été utilisée en ce sens, mais sans connaitre d’industrialisation, ses racines plus minces offrant un colorant moins vif, rouge-orangé. Vous en conviendrez, il est difficile de se passer d'une touche de (nez) rouge dans la vie... Merci les Garances!


* Pas très drôle / Très drôle


La réalité est moins clownesque: le colorant produit à partir de la Garance des teinturiers a longtemps servi à teindre les pantalons de l'armée française, le rouge «garance» aidant les soldats à reconnaitre leurs pairs dans la fureur des combats. Mais il offrait aussi une cible de premier choix à l'ennemi, ce qui entraina son abandon au profit d'une culotte plus discrète, bleu horizon, à partir de la première guerre mondiale.

Dès le 19ème siècle, la chimie se substitue aux plantes tinctoriales. La Garance des teinturiers reste utilisée de nos jours par les artistes pour fabriquer des encres naturelles, des pigments ou des laques (peintures fines, aquarelles, huiles…).


Rubia peregrina, Garance voyageuse, Poitiers bords de Boivre

Des feuilles verticillées (2 à 5), ovales-lancéolées, persistantes, coriaces et surtout crochues: accroche toi à la Garance voyageuse, j'enlève l'échelle!

- Il serait possible de me coller à vous pendant quelques jours?

- Ah mais toute la vie si vous voulez!

(Taxi 3, Gérard Krawczyk)

Si les feuilles de certains Gaillets (Gaillet gratteron) sont réputées pour leur pouvoir agrippant, la Garance voyageuse n'a pas à rougir de ce côté : les siennes sont bardées d'aiguillons qui accrochent les fourrures des animaux ou les vêtements des promeneurs. La belle est capable de s’agripper au point de vous griffer superficiellement la peau. Ses crochets lui permettent d'ériger sa longue tige (ligneuse à la base, jusqu'à 2 mètres de longueur) vers la lumière en prenant appui sur d'autres végétaux, sur une clôture ou sur un grillage; à l'occasion, ils lui permettent aussi de faire un bout de route grâce à votre bas de pantalon, dispersant peut-être quelques fruits au passage.


Rubia peregrina, Garance voyageuse, Poitiers bords de Boivre

Baies de la Garance voyageuse en automne: "Hep taxi!"


Ses baies lisses et noires à maturité (légèrement toxiques et laxatives pour l'homme) sont surtout destinées à être picorées par les animaux, à commencer par les rouges-gorges. Des oiseaux rouges, forcément, qui propagent les fruits qu'ils consomment en les rejetant via leurs fientes. La Garance voyageuse est une habituée du «taxi crotte» (endozoochorie), empruntant les intestins des volatiles, des chèvres ou des moutons pour parvenir à ses fins. Pourtant, malgré son goût du voyage qu'elle porte jusque dans son nom (peregrina est «l'étrangère» en latin), la Garance voyageuse semble absente dans le nord et le nord-est de la France.


L'endozoochorie ou le taxi-crotte, Sauvages du Poitou!


On raconte que le lait, l'urine, la laine ou même le bec et les os des animaux qui consomment régulièrement la Garance voyageuse se teintent de rouge... Je ne saurais dire si c'est vrai, mais les jeunes feuilles tendres de la Garance voyageuse sont parfois grignotées par le Crache sang (Timarcha tenebricosa). Ce gros coléoptère aux élytres soudées (il est incapable de voler) se nourrit des Gaillets et apparentés. Dérangé ou menacé, il excrète des goutes d'hémolymphe rouge-orangé, une «encre» sanguine au goût peu appétant qui le protège de ses prédateurs. Bref, lui aussi fait dans le vermillon, surtout quand il voit rouge!


Timarcha tenebricosa, Crache-sang, bois de la Brie à Vivonne (86)

Crache-sang sur Garance voyageuse, bois de la Brie à Vivonne (86)


En guise de conclusion, impossible de faire l'impasse sur une célèbre revue qui emprunte le nom de notre Sauvage: depuis 1988, La Garance voyageuse livre directement dans la boite aux lettres de ses abonnés, saisons après saisons, des articles rigoureux, drôles, dessinés, forcément accrocheurs et attachants (Garance oblige) autour du monde végétal. Avis aux apprentis botanistes!


Pour aller plus loin:

- Rubia peregrina sur Tela-botanica

- Numéro de découverte de la revue La Garance Voyageuse

>Voir le billet et ses commentaires...
 

Vocabulaire de la botanique (3): pétiole et phyllotaxie
Date 28/07/2017
Ico Cours de botanique joyeuse!
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Suite des cours de botanique joyeuse de Sauvages du Poitou!


Cet article fait suite à «décrire les feuilles (1)» et «décrire les feuilles (2)», où nous avions respectivement appris à décrire les feuilles simples, puis les feuilles composées. Pour rappel, une feuille se présente ainsi à nos yeux:


La feuille, Sauvage du Poitou


La forme du limbe de la feuille, ainsi que le dessin des nervures, n'ont plus beaucoup de secrets pour vous (bien sûr, il reste toujours des secrets quelque part!). Reste à regarder de près la répartition des feuilles sur la plante...


Mais avant tout chose, rapprochons nous de la base du limbe et pointons nos loupes en direction du pétiole... Si pétiole il y a!

Mais... Vous n’avez plus de pieds Lieutenant Dan!

(Forrest Gump, Robert Zemeckis)

Le plus souvent, il y a un pétiole, et il n'y a pas grand chose de plus à dire de plus que la feuille est pétiolée. Certains cas particuliers méritent d'être gribouillés:


Feuilles et pétioles n°1, Sauvages du Poitou!


Peltée: le pétiole est fixé au centre du limbe.

Perfoliée: la tige semble transpercer le limbe.

Sessile: absence de pétiole.


Feuilles et pétioles n°2, Sauvages du Poitou!


Embrassante (ou Amplexicaule): la base de la feuille entoure la tige qui la porte.

Engainante: la base de la feuille est enroulée autour de la tige, formant une gaine plus ou moins cylindrique et/ou fendue.

Décurrente: la feuille se prolonge le long de la tige, vers le bas.


Rangeons nos loupes pour regarder l'allure générale de la plante. Son architecture doit beaucoup à la répartition des feuilles sur sa tige...


Feuilles radicales et caulinaires, Sauvages du Poitou


Les feuilles qui semblent directement issues des racines de la plante (au niveau du sol) sont appelées «radicales», celles rattachées à la tige (en l'air) «caulinaires». Jusque là, rien de très sophistiqué...


La disposition des feuilles est pourtant un sujet d'étude aussi profond que sérieux; d'ailleurs, les botanistes ne parlent pas de «disposition», mais de «phyllotaxie». À matière honorable, mot honorable! Les première études passionnées de l'implantation des organes sur le végétal remontent à l’Égypte ancienne... Je vous propose donc de rentrer dans le vif du sujet en examinant quelques papyrus séculaires:


Phyllotaxie n°1, Sauvages du Poitou!


Prenez le temps qu'il faut pour retenir cette première ligne, qui recouvre tous les possibles:

Alternes: feuilles disposées une par une (une seule feuille par nœud).

Opposées: feuilles disposées deux par deux, face à face (deux feuilles par nœud).

Verticillées: feuilles disposées en couronne (au delà de deux feuilles par nœud).

Phyllotaxie n°2, Sauvages du Poitou!


La ligne suivante illustre quelques cas particuliers qui en découlent (la liste des cas particuliers, vous vous en doutez, n'est pas exhaustive):

Hélicoïdales: feuilles alternes disposées en spirale le long de la tige (disposition la plus courante).

Décussées: feuilles opposées, chaque paire est disposée à 90 degrés par rapport à celle qui la précède.

En rosette: feuilles regroupées et étalées à la base (au «collet») de la plante.

En dehors de la disposition verticillée (plus de deux feuilles disposées en couronne autour d'un nœud), l'ordonnance des feuilles dessine généralement une spirale le long de la tige. Peut être parce que les feuilles ainsi placées sont assurées d'un ensoleillement maximum... Quoi qu'il en soit, la nature semble avoir inventé les mathématiques: chaque espèce répond à une règle stricte, inscrite jusque dans ses gènes. Chaque feuille (ou chaque paire) pousse selon un angle précis par rapport à la feuille (ou à la paire) qui la précède.


Observons par exemple un pied de Grand Plantain: les feuilles forment une rosette au niveau du sol... Attention aux apparences! Celles ci ne sont pas verticillées, mais alternes: elles sont disposées une par une selon une spirale écrasée à la base (au collet) de la plante. Le long de cette spirale, chaque feuille s'écarte de la précédente selon un angle immuable de 144°.


Plantago major, Grand Plantain, Poitiers quartier gare

Grand Plantain (Plantago major): feuilles ovales et entières, aux nervures parallèles, disposées en rosette, longuement pétiolées (on dit aussi que les pétioles sont «ailés», car ils sont bordés par deux parties minces de limbe)


Chez l'Origan commun (Origanum vulgare), les feuilles sont opposées. Entre chaque paire de feuille, la rotation marque angle de 90°. Cet agencement est suffisamment courant pour porter un nom spécifique: on dit que les feuilles sont décussées.


Origanum vulgare, Origan commun, Poitiers chemin de la Cagouillière

Origan commun (Origanum vulgare): feuilles ovales ou elliptiques, entières ou denticulées, pétiolées, opposées décussées.


Avec tout ça, impossible de dire que la mauvaise herbe fait désordre! Et vous l'avez sans doute remarqué, cette rigueur géométrique ne s'applique pas seulement aux feuilles; c'est elle qui sublime les fleurs (à travers la disposition de leurs pétales), les fruits, les cônes, etc. Songez à l'incroyable «mandala» dessiné par les écailles d'une pomme de pin.


Le mandala géométrique de la pomme de pin!


Léonard de Vinci s'est intéressé en son temps à cette spectaculaire ordonnance du monde végétal. Il avait mesuré que dans la plupart des cas, l'angle («de divergence») entre deux feuilles ou deux pétales avoisinait les 137,5°. Dans le cas des feuilles, cet angle permet une occupation de l'espace et une exposition à la lumière optimales.


Certains d'entre vous auront peut-être reconnu un nombre célèbre: l'«angle d'or». Au même titre que le nombre d'or (1,618), à partir duquel il se calcule (angle d'or=360/nombre d'or²), l'angle d'or a permis aux architectes et aux artistes de s'appuyer sur les mathématiques pour insuffler la beauté harmonieuse du monde naturel dans leurs créations; et ce depuis l’Égypte ancienne (encore), les pyramides en étant la première application connue.


Le secret des pyramides d'Égypte? Sauvages du Poitou!


Nous voilà presque arrivés au terme de cette trilogie consacrée aux feuilles et au vocabulaire associé en botanique. Notez qu'au même titre que des adjectifs communs comme «court», «long», «vert», tous les mots que nous avons vus peuvent s'appliquer dans d'autres champs que celui de la feuille. Par exemple, le vocable étudié nous sera utile lorsque nous pointerons nos loupes du côté des fleurs: on observera des pétales lancéolés, d'autres obovales ou encore acuminés... Et après tout, libre à vous, au détour d'un périple en Égypte, de briller en disant des pyramides qu'elles sont parfaitement deltoïdes!


Il est temps de passer aux travaux pratiques, en reprenant l'ensemble des formules magiques qui ont été vues dans les trois articles consacrés aux feuilles. Prêts ? Abracadabra !


Lamium purpureum, Lamier pourpre, Poitiers Chilvert

Lamier pourpre (Lamium purpureum): feuilles ovales obtuses, cordées et crénelées, pétiolées, opposées décussées, comme souvent chez les Lamiacées.


Dipsacus fullonum, Cardère sauvage, Poitiers bords de Boivre

La Cardère sauvage (Dipsacus fullonum) dresse des feuilles opposées par paires, oblongues ou lancéolées, entières, dentées ou légèrement sinuées. les feuilles supérieures sont soudées à leur base (on peut aussi dire qu’elles sont connées), formant une coupe qui retient l'eau de pluie, pour mieux l'offrir aux insectes et aux oiseaux... D’où le célèbre surnom de la Sauvage: le «Cabaret des oiseaux»!


Angelica sylvestris, Angélique sylvestre, Poitiers bords de Clain

Angélique sylvestre (Angélica sylvestris): feuilles alternes bi ou tri-pennées en folioles ovales, lancéolées et denticulées, pétiole creusé «en gouttière», feuilles inférieures décurrentes ou engainantes.


Galium aparine, Gaillet gratteron, Poitiers bords de Clain

Gaillet gratteron (Galium aparine): feuilles linéaires oblongues, sessiles, verticillées par 6 à 9. Chaque feuille se termine par une petite pointe raide appelée mucron. Les parties aériennes et les fruits sont hérissés de minuscules aiguillons recourbés qui permettent à la Sauvage d'agripper tout ce qui lui tombe sous la feuille: plantes, fourrures des animaux, vêtements des promeneurs...


Sedum album, Orpin blanc, Poitiers chemin de la Cagouillère

Les feuilles charnues de l’Orpin blanc (Sedum album) ressemblent un peu à des saucisses... En botanique, il faut aussi savoir improviser! Elles sont sessiles et disposées un peu n'importe comment. On peut utiliser le mot éparse pour décrire ce genre de répartition anarchique.


Eucalyptus perriniana, Saint Benoît (86)

Eucalyptus perriniana, Saint Benoît (86)


En guise de conclusion, voilà un drôle d'arbre (une espèce australienne importée dans les parcs urbains français) qui va nous permettre de mesurer à quel point il est difficile de ranger le vivant dans des cases strictes... En voyant les feuilles du jeune Eucalyptus perriniana ci-dessus, on pourrait dire qu'elles sont (plus ou moins) orbiculaires (circulaires) et surtout perfoliées.

Mais au fur et à mesure que l'arbre grandit, les feuilles dévoilent leur vrai visage, ou plutôt, leur deux visages: elles sont en réalité disposées par paires, mais «soudées» par leur base. Elles sont orbiculaires, opposées et sessiles. Finalement, sur les rameaux les plus récents des arbres matures, les feuilles mutantes se découvrent un pétiole. Elle sont alors longuement lancéolées et même alternes... Au diable l'ordre, la nature, c'est aussi un grand et joyeux bazar!

Eucalyptus perriniana, gare à la mutante australienne! Sauvages du Poitou

D'autres leçons de botanique consacrées aux feuilles sur Sauvages du Poitou:

- Le vocabulaire de la botanique (1): feuilles simples

- Le vocabulaire de la botanique (2): nervures et feuilles composées


Pour aller plus loin:

- La feuille sur Wikipedia
- Les formes foliaires sur Wikipédia
- La phyllotaxie sur Wikipedia
- Fixation de la feuille sur la tige sur le site des Jardins du Gué
- Vocabulaire illustré de la botanique par Maurice Reille
- L'appareil végétatif des végétaux supérieurs par Jean-Marie Savoie

Référence bibliographique:
- La botanique redécouverte de Aline Raynal-Roques
>Voir le billet et ses commentaires...
 

Grimoires, flores et herbiers: trésors du Fonds ancien
Date 20/02/2017
Ico Cours de botanique joyeuse!
Comms 4 commentaires

Angelica sp, Matthiole, 1566

Divines Angéliques d'après Matthiole (1565)


En plein cœur de février, plusieurs botanistes se retrouvent sur le campus de Poitiers... Une Sauvage précoce et rare aurait-elle été repérée près d'un parking? Pas vraiment, même si les capitules discrets du Senecio vulgaris, solitaires et banals en cette saison, suffisent à leur ravissement. C'est un tout autre genre de trésors, faits d'encre et de papier, qui attirent ces passionnés de nature: Anne-Sophie Traineau-Durozoy, conservatrice du Fonds ancien de la Bibliothèque universitaire de Poitiers, ouvre les portes de sa caverne aux merveilles pour présenter plusieurs grimoires botaniques, sélectionnés parmi les 40.000 ouvrages qui reposent sur les rayonnages.

Tous les murs étaient couverts d’étagères, et toutes les étagères chargées de livres. Et les livres étaient tous, ou presque, des livres anciens, des livres de magie!

(Jonathan Strange et Mr Norrell, Susanna Clarke)

Anne-Sophie Traineau-Durozoy enclenche la machine à remonter le temps en propulsant ses invités dans la première moitié du 16ème siècle. En ce temps, les auteurs naturalistes cherchent avant tout à copier, collecter et compiler le savoir des anciens, à commencer par ceux de Théophraste et Dioscoride, aux origines grecques de la botanique et de la phytothérapie. Dans un élan d'audace, les auteurs du 16ème se risquent parfois à compléter de leur propre observations les textes fondateurs, sans chercher à critiquer ou à réinventer l'approche. Les imprimés les plus anciens présentés ce jour là restent impénétrables: rédigés en latin et non illustrés, ils passent respectueusement de main en main, inspirant peu de commentaires...


Les livres en latin... Sauvages du Poitou!


Les premières gravures marquantes de cette visite guidée surgissent d'ouvrages rédigés par le botaniste italien Pierre André Matthiole («Commentaires de M. Pierre-Andre Matthiole, medecin senois, sur les six livres de P. Dioscoride», 1565 et 1566). Au 16ème siècle, les illustrateurs cherchent à produire un travail esthétique et pragmatique (fleurs et fruits peuvent apparaitre simultanément sur un même spécimen) plutôt qu'une reproduction fidèle de la réalité. La technique de la gravure sur bois impose un trait épais. Au bout du compte, les dessins semblent un brin fantastiques, dignes d'un comic strip anachronique: loin de paraître vieillottes, les vignettes semblent au contraire sortir d'une bande dessinée contemporaine!


Umbilicus rupestris, Matthiole, 1566

L'incroyable Nombril-de-Vénus (Umbilicus rupestris) version Matthiole (1565), un sérieux prétendant pour le Fauve d'Or du festival d'Angoulème?


L'illustrateur des ouvrages de Matthiole s'autorise une autre fantaisie: chaque plante est escortée d'une joyeuse farandole d'insectes virevoltant. Les tableaux respirent la vie, loin des planches froides que la rigueur anatomique encouragera les siècles suivants.


Taraxacum officinale, Matthiole, 1566

Le Pissenlit (Taraxacum sect. Ruderalia) et autres Astéracées version Matthiole (1566), un coup de crayon qui fleure bon la biodiversité!


Bien sûr, toute science requiert rigueur et précision. Dès le 17ème siècle, les illustrations gagnent en netteté: la gravure sur cuivre l'emporte sur le bois, les traits s'affinent. Les artistes cherchent à traduire le réel. Le détail est roi, le microscope vient d'ailleurs de faire son apparition dans les laboratoires. C'est une période cruciale et féconde dans l'approche naturaliste: fini le «copier/coller», on révise et on critique les textes fondateurs mâchés et remâchés. A ce point, tout reste à (ré)inventer, à l'image du botaniste français Joseph Pitton de Tournefort qui sème les premières graines de la classification binominale dans ses ouvrages (un nom de genre et un nom d’espèce pour chaque plante).


Ruta muraria, Joseph Pitton de Tournefort, 1719

Rue des murailles (Ruta muraria) dans «Institutiones rei herbariae» de Joseph Pitton de Tournefort (1719)... Un trait précis qui n'incite pas franchement à la rigolade!


Le monde s'ouvre, les explorateurs ramènent de leurs voyages en terra incognita des plantes et des bestiaires fantastiques. C'est l'époque des cabinets de curiosités; les sciences sont à la mode, des Jardins du Rois jusqu'aux diners mondains. Cet incroyable barnum raisonne jusque dans les ouvrages botaniques où se croisent plantes banales et exotiques, pissenlits et ananas! Cette curiosité insatiable se prolonge au 18ème, siècle éclairé et encyclopédique s'il en est un. L'effort de vulgarisation permet au plus grand nombre de s'initier aux joies de l'herborisation. Les noms vernaculaires (français) complètent les noms latins dans les flores. Les gravures, toujours plus fines et coloriées à la main, sont éblouissantes, à l'image des lichens de l'ouvrage du botaniste allemand Georg-Franz Hoffmann (1790-1801) qui semblent incrustés à même le papier.


Lichen par Hoffmann, 1790-1801


Lichen par Hoffmann, 1790-1801

Apothécies en trompe l’œil de lichens dans «Descriptio et adumbratio plantarum e classe cryptogamica Linnaei quae lichenes dicuntur» de Georg-Franz Hoffmann (1790-1801)


«Flora Parisiensis» (1776-1783) du botaniste français Pierre Bulliard est un bon exemple du mariage réussit entre rigueur scientifique et excellence artistique. Le scientifique étudia l'art de l'illustration naturaliste auprès de François Nicolas Martinet, l'auteur des gravures des ouvrage du comte de Buffon, intendant des jardins du roi. Les dessins de Bulliard attrapent l’œil comme un Gaillet grateron accroche un bas de pantalon!


Galium aparine, Pierre Buillard (1776-1783)

Gaillet Grateron (Galium aparine) dans «Flora Parisiensis» de Pierre Bulliard (1776-1783)


En guise de conclusion, Anne-Sophie Traineau-Durozoy propose à ses invités d'ouvrir un dernier coffre à trésor. Le Fonds Ancien de la Bibliothèque universitaire de Poitiers détient une collection d'aquarelles inédites signées Marie Corneille, une naturaliste locale de la fin du 19ème siècle dont on ne sait rien. Dès les premières planches, je pense aux propos du botaniste français Francis Hallé:

«Il me semble indispensable d'aller à la rencontre de chaque plante en prenant le temps de la regarder, un crayon à la main. Aucune photographie ne peut remplacer cette lenteur nécessaire, cette intimité avec ce qu'on dessine.»

Bellis perennis, dessin de Marie Corneille (1875, Niort)
Pâquerette (Bellis perenis) par Marie Corneille, 1875 à Niort

Le travail de Marie Corneille atteste de son sens de l'observation, de son expertise, de sa patience et de son goût de la nature. Chaque page arrache des soupirs admiratifs aux botanistes qui s'amusent à identifier les spécimens d'après peintures, tant ils semblent frais et bien vivants!


Dominique Provost, Fabien Zunino, Yves Baron... La fine fleure de la botanique poitevine découvre les œuvres de Marie Corneille, illustre artiste, botaniste... Et inconnue!

- On m’avait dit, monsieur, que votre bibliothèque était une des merveilles du monde moderne. Toutefois, je ne l’imaginais pas à moitié aussi fournie.
(Jonathan Strange et Mr Norrell, Susanna Clarke)
Ce court aperçu est loin de citer l'ensemble des ouvrages présentés lors de cette rencontre. La salle de lecture du Fonds ancien de la bibliothèque universitaire de Poitiers est ouverte à tous et gratuite: libre à vous d'aller toucher, sentir et contempler l'ensemble de ces vénérables grimoires, témoins de la grande aventure botanique à travers les siècles.

Araschnia levana par August Johann Rösel von Rosenhof et Christian Friedrich Carl Kleemann (1746-1761)
Carte géographique (Araschnia levana) dans «Der monatlich-herausgegebenen Insecten-Belustigung» par August Johann Rösel von Rosenhof et Christian Friedrich Carl Kleemann (1746-1761). Le Fonds ancien côté entomologie, une autre mine d'or à creuser!

Et puisqu'une bonne nouvelle en appelle une autre: Sauvages du Poitou accueillera dorénavant dans ses pages, entre deux comics strips tricotés à la main, de somptueuses gravures anciennes, dénichées et numérisées par les équipes du Fonds Anciens.

Dragons des bibliothèques: les gardiens des trésors de papier!
Merci à Anne-Sophie, Élise, Olivier et à tous les dragons qui veillent sur les trésors d'encre et de papier!

Pour aller plus loin:

- Site du Fonds ancien de la bibliothèque universitaire de Poitiers

- «Commentaires de M. Pierre-Andre Matthiole, medecin senois, sur les six livres de P. Dioscoride» sur Gallica (BNF)

- «Institutiones rei herbariae» de Joseph Pitton de Tournefort sur Gallica (BNF)

- Ouvrages de Georg-Franz Hoffmann consultables en ligne

- «Flora Parisiensis» de Pierre Bulliard sur Gallica (BNF)

- L’Herbier de Pierre Bulliard, une première dans l’édition scientifique (article de la Bibliothèque Inter Université de Paris)

- «Der monatlich-herausgegebenen Insecten-Belustigung» par August Johann Rösel von Rosenhof et Christian Friedrich Carl Kleemann sur E-Rara

- L'herbier de Mademoiselle Corneille, un article de l'Université de Poitiers


Himantoglossum hircinum par Marie Corneille (1879 à Saint-Florent)

Orchis bouc (Himantoglossum hircinum) par Marie Corneille, 1879 à Saint-Florent (79)


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