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Vocabulaire de la botanique (5): fleurs irrégulières
Date 20/10/2017
Ico Cours de botanique joyeuse!
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Bouquet de fleurs sauvages zygomorphes du Poitou!


Après l'article consacré aux fleurs régulières (les fleurs en tout point symétriques par rapport à leur centre, de forme «classique» et circulaire en somme), il est temps de se pencher vers des spécimens d'apparence plus excentrique: les fleurs irrégulières (ou «zygomorphes») qui apportent avec leurs silhouettes alambiquées un cortège de nouveaux mots. On peut dégager quelques clans de Sauvages emblématiques (mais pas exclusifs) au sein de ce courant botanico-artistique!

On dirait un Picasso période déstructurée!

(Sacré Robin des Bois, Mel Brooks)

Les fleurs irrégulières, Sauvages du Poitou!




La famille Fabaceae (où se côtoient des célébrités telles que les Fèves, Pois, Haricots, Trèfles, Luzernes, Vesces, Gesses...) est une des plus riches en matière de fleurs irrégulières. Et plus particulièrement ses membres qualifiés de «Papilionacés»: c'est dans les filets des amateurs de papillons, mais surtout au fond des cales des voiliers de plaisance (Hisse et ho!) qu'on va attraper les mots nous permettant de décrire leur cinq pétales.


La fleur papilionacée, Sauvages du Poitou

Étendard : le pétale supérieur, généralement le plus large.

Ailes : les deux pétales latéraux.

Carène : ensemble des deux pétales inférieurs.

Medicago arabica, Luzerne d'Arabie, Poitiers Chilvert


Fleurs de la Luzerne d'Arabie (Medicago arabica): une corolle jaune formée d'un étendard (l'imposant pétale supérieur), de deux ailes (les deux courts pétales recourbés en bas, à gauche et à droite) et d'une carène (deux pétales soudés entre eux, en bas au centre).


Vicia faba, Fève cultivée, Poitiers Chilvert


Atterrissage d'une Abeille charpentière (Xylocopa violacea) sur les fleurs de la Fève cultivée (Vicia faba): une corolle formée d'un grand étendard blanc zébré de noir, de deux ailes blanches tachées de noir et d'une carène blanche et discrète (masquée par les deux ailes).


Leptidea sinapis sur Lotus corniculatus, Saint Aignan (41)


La Piéride du lotier (Leptidea sinapis) et le Lotier corniculé (Lotus corniculatus): un papillon et une Papillonacée, forcément inséparables! Le large étendard du Lotier corniculé surplombe les deux ailes (celles-ci peuvent être aussi grandes que l'étendard). Les ailes recouvrent et cachent une carène fortement coudée, telle une petite corne. C’est peut-être de là que la Sauvage tire son nom, corniculatus étant la corne en latin.



T’es mal placé dans la chaîne alimentaire pour faire ta grande gueule!

(L’âge de glace, Chris Wedge et Carlos Saldanha)

Du côté des Lamiaceae (anciennement «Labiées»), représentées par les Menthes, Mélisses, Thyms, Romarins, ou Origans, on puise l'inspiration dans la mythologie grecque: la jeune et séduisante Lamia était l'amante de Zeus. Un jour, la femme du Dieu, Héra la jalouse, tua leur enfant illégitime. Lamia, inconsolable, décida qu'aucune mère n'avait le droit d'être heureuse, et se transforma en un monstre qui mangeait les enfants des autres! Ainsi, les fleurs des Lamiaceae qui évoquent une gueule ouverte doivent leur nom à la terrible ogresse... Leurs pétales deviennent tout naturellement des «lèvres».


Lamiaceae...? Sauvages du Poitou!


Les lèvres se présentent toujours deux par deux: une supérieure et une inférieure (quoi de plus normal pour une bouche). Quant à l'entrée du tube formé par la corolle, elle est désignée comme étant... «La gorge»!


Rosmarinus officinalis, Romarin officinal, Poitiers Chilvert


Fleurs du Romarin officinal (Rosmarinus officinalis) en train d'«avaler» une abeille: la lèvre supérieure de la corolle forme une sorte de «casque» fendu (on appelle «casque» un sépale ou un pétale supérieur recourbé vers l'avant). La lèvre inférieure possède trois lobes, le central plus large et concave: c'est la «piste d'atterrissage» pour les butineurs.


Lamium maculatum, Lamier maculé, Dagneux (01)


Fleurs du Lamier maculé (Lamium maculatum): la corolle forme un tube courbé qui enfle au niveau de la gorge. La lèvre supérieure est entière et un peu poilue sur les bords. La lèvre inférieure a trois lobes: les deux lobes latéraux ne forment guère plus qu'une petite dent de chaque côté. Le grand lobe médian, maculé de rose et de blanc, est comme une grosse langue pendante. Bien souvent, c’est la première chose qui nous frappe lorsqu’on rencontre une Lamiacée : elle nous tire la langue !


Les fleurs zygomorphes des Lamiacées cachent parfois des mécanismes complexes, destinés à favoriser leur reproduction. Ainsi, les butineurs qui s'engouffrent dans les corolles de la Sauge des prés (Salvia pratensis) s'opposent à des «barreaux» qui barrent l'accès au nectar. En forçant le passage, le butineur enclenche une mécanique de contrepoids qui fait pivoter des étamines vers le bas, jusqu'à ce que leur anthère touche le dos de l'insecte pour y déposer le pollen.

Salvia pratensis, Sauvages du Poitou!

Les épaules ainsi saupoudrées, le butineur s'envole vers d'autres fleurs où son dos caressera la «langue de serpent» qui surplombe la fleur, en fait le style recourbé d'un pistil à maturité... Ingénieuse nature!


Salvia pratensis, Sauge des prés, Biard Petit Mazay (86)



Je suis un artiste et mon œuvre c’est moi.

(Hell, Bruno Chiche)

Les Orchidées (Orchidaceae) constituent une grande famille éclectique et c'est probablement en son sein qu'on trouve les artistes les plus perchés! Si le vocabulaire qui permet d'observer leurs chefs d’œuvres devient un poil plus hermétique, le piège réside surtout dans la ressemblance entre pétales et sépales (certains auteurs préfèrent même parler de six tépales), tous richement colorés. Disons qu'une fleur d'Orchidée présente généralement une structure à trois sépales (une première couronne extérieure) et trois pétales (une seconde couronne intérieure), disposés autour d'une pièce centrale nommée «colonne» qui regroupe les organes sexuels de la plante. Plongeons du côté obscur de la botanique:


Fleur de l'orchidée, Sauvages du Poitou!


Le sépale dorsal et les deux pétales latéraux convergent souvent pour former un «casque» protecteur au-dessus de la colonne. L'élément le plus spectaculaire est le pétale inférieur qui sert d'appât et de piste atterrissage pour les butineurs: on nomme celui-ci «labelle». Ce dernier est parfois prolongé d'un éperon vers l'arrière.


Anacamptis morio, Orchis bouffon, Biard aerodrome (86)


Fleurs l'Orchis bouffon (Anacamptis morio): les trois sépales et les deux pétales latéraux, nettement striés, forment un «casque» qui protège la colonne. Le labelle, plus large que long, est maculé en son centre, divisé en trois lobes (les lobes latéraux sont crénelés) et prolongé à l’arrière par un éperon.


C'est généralement une offrande de nectar (lorsqu'il y a un éperon, celui ci en constitue la réserve) qui permet aux Sauvages d'attirer les butineurs dans leurs fleurs. Chez certaines Orchidées, la stratégie est toute autre. Le labelle s'est transformé au fil de l'évolution en une imitation de la seule chose qui compte plus qu'un festin aux yeux d'un insecte: un partenaire pour la reproduction


Ophrys aranifera, Ophrys araignée, Biard aerodrome (86)


Fleur de L'Ophrys araignée (Ophrys aranifera): les trois sépales et les deux pétales latéraux sont verts «feuille». Le labelle est brun, bombé et velouté (pas d'éperon). Il est marqué d'une sorte de «H» au centre; ce genre de motif, nommé «macule», est très significatif lors de l'identification. De loin, le curieux labelle pourrait faire penser au corps d'une araignée... Mais Monsieur Andrena nigroaenea (c'est une abeille) y reconnait plutôt l'abdomen de sa femelle (les phéromones sexuelles dégagées par la Sauvage parachèvent l'illusion) sur lequel il se précipite et se frotte, assurant la pollinisation de l'orchidée!


Orchis anthropophora, Orchis homme pendu, Chasseneuil-du-Poitou (86)


Fleurs de l'Orchis homme pendu (Orchis anthropophora): les trois sépales et les deux pétales latéraux forment ensemble un «casque», pour ne pas dire une tête... Les lobes très découpés du labelle semblent dessiner le corps, les bras et les jambes d'un petit bonhomme! Notez que la Sauvage ne cherche pas spécialement à tromper les randonneurs pour les attirer jusque dans sa corolle: c'est la présence de nectar à la base du labelle qui incite les butineurs à visiter ses fleurs.


Les Orchidées fascinent, et le vocabulaire sophistiqué qui leur est associé (ne serait-ce qu'autour de leurs fleurs) ne saurait être présenté ici de manière exhaustive. Les termes étudiés dans cet article devraient toutefois vous permettre de vous orienter tranquillement vers une carrière d'orchidophile...




Je vous invite à nous retrouver dans un prochain article, où il sera question des inflorescences particulières en grappes, en ombelles, en corymbes ou encore en capitules (pour ne citer que les plus célèbres), et du vocabulaire spécifique aux Poaceae (ou Graminées), des Sauvages aux fleurs très discrètes. To be continued...


D'autres leçons de botanique consacrées aux fleurs sur Sauvages du Poitou:

- Le vocabulaire de la botanique (4): les fleurs régulières
- Le vocabulaire de la botanique (6): inflorescences et capitules
- Le vocabulaire de la botanique (7): Poacées, herbes, céréales, pelouses et gazons

Pour aller plus loin:

- Société Française d'Orchidophilie de Poitou-Charentes et Vendée

- Vocabulaire illustré de la botanique par Maurice Reille


Référence bibliographique:

- La botanique redécouverte de Aline Raynal-Roques

>Voir le billet et ses commentaires...
 

Dactyle aggloméré, trois doigts de poésie
Date 07/06/2017
Ico Prairies
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Dactylis glomerata, Dactyle aggloméré, Poitiers Pont-Achard


Dactylis glomerata (Dactyle aggloméré) appartient aux légions Poaceae, qui représentent sans doute une des familles les plus anciennes et les plus répandues du règne végétal (20% de la couverture végétale de la planète, de l’Antarctique au Poitou!). Et pourtant... Les Poacées, c'est à dire l'herbe, la pelouse, le gazon, au mieux les céréales, ne passionnent guère les foules. C'est à peine si on les remarque sous nos pieds. Quand à l'apprenti botaniste, il préfère souvent les laisser de côté, ce clan étant réputé difficile d’accès et ses membres nombreux et ardus à identifier.
Holmes, vous ne résoudrez jamais cette enquête...
(Sherlock Holmes, Guy Ritchie)

Il est vrai que l'examen attentif d'un brin d'herbe revient un peu à tenter de couper un cheveux en quatre: les Poacées sont passées Maîtres dans l'art de la miniaturisation. Chez elles, le vent fait office de butineur et la danse des minuscules pièces florales tient lieu de parade nuptiale. C'est un chef d’œuvre de mécanique de précision qui attend l’observateur persévérant! Je vous recommande de (re)visiter notre article consacré à leurs inflorescences et au vocabulaire associé avant de vous lancer à la rencontre de notre Sauvage du jour.

Dactylis glomerata, Dactyle aggloméré, Poitiers bords de Boivre
Pour reconnaître le Dactyle aggloméré, il suffit de savoir compter jusqu'à trois!

Mais pas de panique, Dactylis glomerata est plutôt aisé à reconnaitre, et ce avec ou sans loupe! Son nom vient du grec daktulos, le «doigt», peut-être à cause de l’extrémité des épis (ou panicules) de la Sauvage, qui forme une sorte de gros doigt (ou pouce) suivi de deux doigts plus petits. Chaque doigt est composé d'un groupe d'épillets serrés et fournis, d'où le Dactyle «aggloméré» ou «pelotonné».

Les trois doigts du Dactyle aggloméré, Sauvages du Poitou!

Dans une autre version, le nom de la sauvage viendrait du «dactyle», un élément métrique en poésie qui désigne une syllabe accentuée suivie de deux syllabes brèves, à l'image des trois phalanges d'un doigt: la première est longue, les deux suivantes courtes. Prononcez son nom à haute voix pour le retenir: DA-cty-le: une syllabe très accentuée suivie de deux syllabes plus discrètes!

Dactylis glomerata, Dactyle aggloméré, Saint Agnan (41)
Inflorescence verdâtre-violacée du Dactyle aggloméré: les étamines au filet très allongé à maturité confient leur pollen au vent

D'autres détails peuvent nous renseigner: la tige de Dactylis glomerata (ou plutôt son chaume) est recouverte d'une gaine aplatie, comme si la Sauvage était passée sous presse. Enfin, la ligule longue et déchirée est caractéristique.

Dactylis glomerata, Dactyle aggloméré, Poitiers bords de Boivre
Feuille large, ligule longue et déchirée et gaine aplatie du Dactyle aggloméré

Que les botanistes aguerris en mal d'aventures se rassurent, Dactylis glomerata reste une espèce éminemment complexe: au laboratoire, la Sauvage présente un patrimoine génétique variable, et les débats à son sujet sont loin d'êtres terminés: et si ce taxon n'était que le brin d'herbe qui cache la forêt? Les sous espèces sont nombreuses, même si le tri est quasiment impossible sur le terrain... La biblique Flora Gallica nous propose par exemple d'observer la micro rugosité des feuilles à la lumière rasante et au grossissement x100 pour reconnaitre la méditerranéenne D.glomerata subsp. hispanica!

Dactylis glomerata, Dactyle aggloméré, Poitiers bords de Boivre
Colonie de Dactyle aggloméré les long des routes, Poitiers bords de Boivre

Loin des laboratoires, Dactylis glomerata est une vivace très commune qui installe ses touffes dans les prairies baignées de soleil, aux bords des routes et des chemins, sur des sols riches en azote (amendements des culture et/ou pollution automobile). Grâce à son système racinaire dense et puissant qui capte l'humidité en profondeur, la Sauvage reste verte jusqu'au cœur de l'été, quand le parterre autour semble réduit à l'état de paillasson cramoisi.


Les Poacées: un monde discret, omniprésent et très vivant: Malachie à deux points (Malachius bipustulatus), un coléoptère qui ne raterait pour rien au monde le festin de pollen offert par le Dactyle aggloméré à la belle saison!
S’il était allergique aux graminées, ça le rendrait plus attachant je trouve.
(L’âge de glace, Chris Wedge et Carlos Saldanha)
Dactylis glomerata est une plante riche en protéines. Si ses touffes grossières sont considérées comme de vulgaires herbes folles au jardin, la Sauvage est une fourragère appréciée dans les prairies de fauche ou les pâturages. Sa résistance à la sécheresse rend sa culture aisée (elle ne craint guère que l'humidité et quelques maladies cryptogamiques, dont le célèbre Ergot du seigle), pour le plus grand bonheur des éleveurs, mais aussi pour celui des vendeurs de mouchoirs: le pollen de Dactylis glomerata, hautement volatile, est en partie responsable des concerts d'éternuements et des rivières de larmes de ceux qui souffrent du rhume des foins à la belle saison!

Dactylis glomerata, Sauvages du Poitou!


Le petit monde de Dactylis glomerata


Comme bon nombre de graminées, le Dactyle aggloméré… agglomère bon nombre de papillons qui s’en nourrissent! Entre juin et juillet, dans les lisières forestières et les friches du Poitou, il accueille notamment la chenille d’un papillon aussi minuscule qu’abondant: l’Hespérie de la houque (Thymelicus sylvestris). Celle-ci fait partie d’une grande famille dont les membres ont un aspect si ressemblant les uns des autres que le seul critère fiable pour les distinguer est la reconnaissance de la forme des parties génitales des mâles!

Thymelicus sylvestris, Hespérie de la houque (crédit photo: Olivier Pouvreau)
Hespérie de la houque: des ailes en «biplan» inimitables!

Pas de panique pour notre petite Hespérie, que l’on pourrait seulement confondre avec sa cousine l’Hespérie du dactyle (Thymelicus lineola), une autre mangeuse de dactyle outre-Manche. Les distinguer est un jeu d’enfant, à condition d'aimer les contorsions et de savoir approcher les papillons sans leur faire peur: il faut parvenir à se positionner face à elles afin de vérifier le dessous de l’extrémité de leurs antennes. Si elles sont fauves, il s’agit de l’Hespérie de la houque. Si elles sont noires, vous avez affaire à l’Hespérie du dactyle. Comme avec les Poacées, l'enquête repose sur l'observation des détails!


Bout des antennes fauve à gauche pour l'Hespérie de la Houque, versus bout des antennes noir à droite pour l'Hespérie du Dactyle.

Le Dactyle aggloméré est bien pratique à l’Hespérie de la Houque: la gaine foliaire aplatie de la Sauvage permet au papillon d’y pondre et d'y cacher ses œufs à l’abri des regards. Mieux encore, elle servira d’abri à la chenille qui y passera l’hiver. Celle ci poursuivra sa croissance au printemps, logeant d’abord dans une feuille pliée en gouttière puis, plus grande, se tenant allongée sur le dessus des feuilles: une chenille verte et longue sur une feuille verte et longue reste le meilleur moyen pour passer la belle saison en toute quiétude, loin des importuns.

Thymelicus sylvestris, Hespérie de la houque (crédit photo: Olivier Pouvreau)
Hespérie de la Houque (photo Olivier Pouvreau)


Pour aller plus loin:
- Dactylis glomerata sur Tela-botanica
- Dactylis glomerata sur Botarela

Pistius truncatus sur Dactylis glomerata, Béruges (86)
  Thomise tronqué (Pistius truncatus) sur Dactyle aggloméré: une incroyable araignée caméléon qui prend la couleur de l'inflorescence où elle se tient en embuscade!
>Voir le billet et ses commentaires...
 

Vocabulaire de la botanique (7) : Poacées, herbes, céréales, pelouses et gazons
Date 29/11/2016
Ico Cours de botanique joyeuse!
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Les joyeuses leçons de Sauvages du Poitou nous ont entrainés jusque là à la poursuite des feuilles simples, des feuilles composées, de l'art délicat de la phyllotaxie (la disposition des feuilles sur la tige), des fleurs régulières, des fleurs irrégulières ainsi que des capitules et des différents types d'inflorescence. C'est une nouvelle enquête botanique qui nous attend aujourd'hui, sur la base de l'ensemble des articles précédents (mieux vaut les réviser un peu avant de continuer). Prêts? 3, 2, 1, générique!

L'univers fascinant des Poacées, Sauvages du Poitou!

La famille
Poaceae (anciennement Graminées) est peut être une des familles les plus anciennes et les plus répandues du règne végétal (20% de la couverture végétale de la planète!). C'est aussi la famille la moins visible pour le profane, qui à force de chercher l'orchidée rare, finit par ne plus voir l'océan de chlorophylle autour. Les Poacées sont, pour l'observateur commun, l'«herbe» (mais aussi nombre de céréales cultivées par l'homme), partout, de l’Antarctique au Poitou. Pour beaucoup, l'herbe ne constitue guère qu'un décor ennuyeux, une toile de fond dénuée d'intérêt, sur laquelle évoluent les véritables stars de la botanique, les Sauvages à fleurs spectaculaires et colorées...

Poa Annua, Pâturin annuel, Poitiers place Leclerc
Le Pâturin annuel (Poa annua), de loin la Sauvage la plus répandue dans nos villes, à qui la famille Poacée doit son nom: «Poa» est l'«herbe» en grec.

Certes, l'analyse attentive d'une parcelle de gazon peut sembler rébarbative ou difficile au profane. Se pencher sur les Poacées revient un peu à gravir la montagne botanique par la face nord, sans corde et sans piolet! Pourtant, ce clan cache des secrets fascinants et fait preuve, paradoxalement, d'un grand sens de l'élégance: chez ses membres, c'est l'art de la danse qui prévaut aux pétales et aux couleurs ostentatoires. En effet, la reproduction sexuée des Poacées ne repose pas sur le passage des butineurs, mais sur le souffle du vent.
Tous les matins, dès le lever, La Carioca te fais bouger. Et quand tu danses, chaque petit pas te mets en joie pour la journée...
(La cité de la peur, Les Nuls)

Briza media, l'Amourette, Biard aérodrome (86)
L'Amourette commune (Briza media), une Poacée également connue sous les noms de Hochet du vent ou de Langue de femme, parce ses petits épillets gigotent sans cesse sous le vent!

L'observation des Poacées repose sur une enquête minutieuse, où le vocabulaire peut nous guider et nous aider à observer des détails invisibles au premier abord. Secret oblige, les membres du clan Poaceae ne sauraient être décrits par des mots trop communs... Ainsi, chez le brin d'herbe, on ne parle pas de tige, mais de chaume. Le chaume est parcouru par des nœuds. Il présente généralement une section ronde et creuse aux entrenœuds (ce qui nous permet de différencier les Poacées de deux autres familles aux allures similaires, les Cyperacées — le clan des Laîches — aux tiges à section pleine et triangulaire, et les Joncacées — le clan des Joncs — aux tiges à section ronde et remplies de moelle).

Des feuilles linéaires, étroites et alternes naissent à partir des nœuds. Les feuilles enveloppent le chaume en formant une gaine, jusqu'à ce que le limbe se sépare de celui ci. Un exemple valant mieux qu'une longue explication, penchons nous dans le bac de la tondeuse à gazon, où un crime vient d'être commis:

Anatomie d'un brin d'herbe, Sauvages du Poitou

Essayons d'identifier la victime de notre serial-tondeuse: la première piste se trouve précisément à la frontière de la gaine et de la partie du limbe qui se sépare du chaume: c'est ici que se cache une petite membrane, nommée ligule, qui empêche l'eau, la poussière ou les insectes de pénétrer dans la gaine... La ligule est un indice d'importance, car elle affiche des aspects variés (verte, blanche, simple, découpée, déchirée, poilue...) en fonction de l'espèce observée. La forme (ou l'absence) d'oreillettes est aussi à prendre en considération.

Poacées: ligule et oreillette, Sauvages du Poitou

 Ligule de Dactylis glomerata (Dactyle aggloméré)
Notre victime présente une gaine nettement aplatie, une ligule longue et déchirée et pas d'oreillettes... Nous sommes extrêmement chanceux, car ces maigres indices sont suffisants pour identifier le Dactyle aggloméré (Dactylis glomerata)!

Malheureusement (ou heureusement si vous aimez les défis), Ligule et oreillettes ne suffisent généralement pas pour identifier une espèce. Il nous faudra, encore plus que chez les autres Sauvages, croiser un maximum d'indices, en commençant par un examen minutieux des fleurs...

 Ligule de Dactylis glomerata, Dactyle aggloméré, Saint Aignan (41)
Inflorescence (panicule) dense du Dactyle aggloméré dans la force de l'âge: un joyeux fouillis!

Hé oui, les Poacées ne sont pas dépourvues de fleurs! La principale difficulté pour nous, c'est leur miniaturisation et leur densité: la loupe est indispensable pour pouvoir apprécier les fleurs, seules ou regroupées par dizaines en épillets... Les épillets sont eux même regroupés en épis compacts (plusieurs fleurs sessiles sur un axe), en grappes, ou plutôt en panicules (des grappes de grappes), le cas le plus répandu pour les Poacées de France.

L'épillet, Sauvages du Poitou

Accrochez vous mon cher Watson, car c'est là que nous allons commencer à couper l'herbe en quatre! Une  enveloppe foliaire, la glume, protège l'ensemble de l'épillet, le regroupement floral élémentaire. Les minuscules fleurs, disposées sur le rachillet, présentent l’attirail sexuel déjà évoqué dans notre article sur les fleurs, à savoir des étamines (dont le filet peut s'allonger de manière spectaculaire à maturité du pollen, atchoum!) et un pistil (ses stigmates poilus lui permettent de récupérer le pollen porté par le vent). La fleur est elle même protégée par une petite enveloppe foliaire, nommée glumelle (ou parfois lemme).

Glume et glumelles (qui sont respectivement l'équivalent des bractées et des sépales chez les autres Sauvages) sont toujours alternes, et souvent prolongées par une arrête, dont la longueur, la disposition (terminale, insérée au milieu...) ou la forme (droite, tordue, vrillée...) est aussi une indication sur l'identité du spécimen observé. Le rôle de cette arrête est de favoriser la propagation des semences, en s'accrochant aux animaux de passage par exemple, ou en aidant la graine à se planter dans le sol.

Lolium multiflorum, Ray-grass d'Italie, Poitiers Chilvert
Ces épillets rangés en épis ne présentent qu'une seule glume (en vert foncé). Les anthères des étamines et les stigmates poilus des pistils dépassent des fleurs et sont faciles à observer. Les arrêtes discrètes qui prolongent les glumelles nous aide à reconnaître le Ray-grass d'Italie (Lolium multiflorum), l'acteur principal des gazons et des pelouses artificielles en France!

Reste à compléter le dossier avec quelques brassées d'indices complémentaires: la Sauvage ressemble-t-elle à une herbe solitaire, ou forme-t-elle des touffes (on dit que son port est cespiteux)? Quelle est l'apparence des feuilles? Dans quel milieu pousse-t-elle?
Holmes, vous ne résoudrez jamais cette enquête.
(Sherlock Holmes, Guy Ritchie)

Chaque détail compte! Se munir d'une règle pour relever des mesures (épillets, arrêtes...) n'est pas superflu, et peut être (je dis bien peut-être, les Poacées sont assez polymorphes, sans quoi ça serait trop facile), à force d'observations et de déductions, aboutirez-vous à un nom parmi les 150 genres et 470 espèces qui couvrent le sol français, tel le vainqueur extatique d'une partie de Cluedo titanesque! Et puisqu'on parle de jouer, que diriez-vous de lancer les dés, et de piocher quelques spécimens sur le pas de la porte?

Poa annua, Pâturin annuel, Poitiers centre ville

La racine grêle et fibreuse de cette petite sauvage cespiteuse nous indique qu'il s'agit probablement d'une annuelle (ou d'une vivace à vie courte). Le chaume est glabre, les feuilles molles, un peu rugueuses au toucher, plissées en U ou en V. La panicule lâche et peu fournie dresse des rameaux quasiment disposés à angle droit. Les épillets sont aplatis, les fleurs dépassent nettement des glumes, les glumelles sont imbriquées et dénuées d’arêtes. On note la présence d'une ligule courte (environ 3mm), mais pas d'oreillettes.

Il s'agit bien sûr du célèbre Pâturin annuel (Poa annua), en tête du palmarès des Sauvages les plus répandues en milieu citadin. Florissant à n'importe quelle saison, le Pâturin annuel est capable de donner jusqu'à six nouvelles générations par an, avec une capacité d'adaptation qui force l'admiration!

Eragrostis minor, Petit eragrostis, Poitiers Chilvert

Cette petite Sauvage cespiteuse présente des inflorescences en panicules ouvertes et étalées. Les épillets sont plats et comptent une dizaine de fleurs minuscules, très difficiles à décortiquer... On se rabattra sur les gaines, faciles à observer, garnies de poils étalés. La ligule se résume à une rangée de poils. Enfin, le bord des feuilles, lui aussi garnis de poils, est parcouru de petits glandes jaunâtres. Nous sommes en présence du Petit eragrostis (Eragrostis minor), une annuelle, locataire commune des sols sablonneux, des bords des routes ou des voies ferrées.


Hordeum vulgare subsp. distichon, Orge à deux rangs, Poitiers Chilvert

Pour ce dernier spécimen, on remarque une ligule courte, deux longues oreillettes dont les pointes se recouvrent, un épi composés d'un seul épillet fertile (complet) et de deux épillets avortés (incomplets). Les glumes sont prolongées par des arrêtes qui dépassent les fleurs; les glumelles dressent des arrêtes spectaculaires, jusqu'à 20cm! Hum... Notre Sauvage n'en est pas une, mais plutôt une céréale échappée des cultures: l'Orge à deux rangs (Hordeum vulgare subsp. distichon), généralement cultivé pour alimenter les cuves des brasseries.
On a qu'à aller au Winchester pour boire une bonne bière en attendant que les choses se calment.
(Shaun of the Dead, Edgar Wright)

Bière ou limonade, une pause s'impose à ce stade de nos investigations. Une approche efficace des Poacées imposerait de décortiquer, mot par mot, bien d'autres aspects comme les racines ou les fruits, qui feront l'objet de futurs articles sur Sauvages du Poitou. Les premières bases jetées ici devraient toutefois vous permettre de vous essayer à quelques premières identifications, avec l'aide d'une loupe et d'une bonne flore (références en bas d'article). En attendant d'apprivoiser ce vocabulaire, je vous souhaite de ne plus jamais regarder une friche, une pelouse ou un champ de blé d'un œil assoupi et désintéressé, à l'image du Renard du Petit Prince!
Regarde! Tu vois, là-bas, les champs de blé? (...) Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste! Mais (...) ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé...  (Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry)
D'autres leçons de botanique consacrées aux fleurs sur Sauvages du Poitou:
- Le vocabulaire de la botanique (4): les fleurs régulières
- Le vocabulaire de la botanique (5): les fleurs irrégulières
- Le vocabulaire de la botanique (6): inflorescences et capitules


Pour aller plus loin:
- Botarela, le rendez-vous incontournable des amoureux de Poacées, complété d'une clé d'identification en ligne par Guillaume Lecointre!

Lectures recommandées:
- Le Guide des graminées, carex, joncs et fougères aux aux éditions Delachaux et Niestlé
- Petite flore de France aux éditions Belin (le chapitre consacré aux Poacées ne présente qu'une petite centaine d’espèces, mais la clé de détermination est agréable pour une première approche)
>Voir le billet et ses commentaires...
 

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